Le syndrome de l’imposteur touche aussi ceux dont le métier est de faire briller les autres. Et si, pendant ce temps, on doutait de nous ?
Temps de lecture :⏳ 9 min pour faire taire sa petite voix intérieure
Premier jour de stage
J’arrive pleine d’ambition, des idées neuves plein la tête, prête à apporter ma touche et un peu de changement. On me demande de me présenter et d’expliquer ce que je fais ,je cherche mes mots, je veux être claire. Je suis fière de mon métier, fière de ce que j’apporte. Je me lance. Et la réponse arrive, légère, presque amusée : « Ah, donc tu es juste la personne qui fait les flyers. »
Juste. Un mot minuscule. Sur le moment, la conversation continue et la remarque semble passer. Mais elle, elle reste. Sans que personne ne l’ait voulu, elle s’installe sous la forme d’une petite voix qui revient à chaque instant de la journée. Peu à peu, on passe de celle qui ose à celle qui n’arrive plus à proposer une idée, par peur qu’elle soit « ridicule ». On oublie alors l’essentiel : si l’on nous a choisis, nous, parmi tant d’autres, c’est parce que nous avions ce petit quelque chose en plus. Et le vrai défi, c’est de ne pas le perdre.
Ce qui frappe, c’est que la communication est partout. Une entreprise qui ne communique pas n’est ni connue, ni choisie, et ses propres équipes finissent par perdre le cap. C’est l’une des clés de la réussite, et pourtant elle est rarement prise au sérieux.
Ce doute qui s’invite après une simple phrase porte un nom : le syndrome de l’imposteur.
Un malaise qui porte un nom
Il a été décrit pour la première fois en 1978 par deux psychologues américaines, Pauline Clance et Suzanne Imes. Le principe est simple : on réussit, on avance, on reçoit même des félicitations, mais une voix intérieure répète que ce n’est pas mérité. De la chance, un bon timing, des personnes bienveillantes. Et l’on attend le jour où quelqu’un découvrira tout.
Ce n’est ni une maladie ni de la fausse modestie. Au départ, on pensait qu’il ne touchait que des femmes en réussite professionnelle. Depuis, des recherches, résumées par Jaruwan Sakulku et James Alexander en 2011, l’ont observé chez les hommes comme chez les femmes, chez des étudiants, des universitaires et même des responsables marketing. Une revue de 62 études, intitulée Prevalence, Predictors, and Treatment of Impostor Syndrome: a Systematic Review et publiée en 2020 dans le Journal of General Internal Medicine par Dena Bravata et son équipe, regroupe plus de 14 000 personnes. Elle montre que la part des personnes concernées varie de 9 % à 82 % selon les outils de mesure utilisés. L’écart est immense, mais le constat est clair : le phénomène est courant. Ses auteurs le relient aussi à une baisse de satisfaction au travail et à l’épuisement professionnel.
Dans la communication digitale, il trouve un terrain idéal.
Bien plus que des posts
Quand on dit « communication digitale », on imagine souvent quelqu’un qui publie sur Instagram. La réalité est beaucoup plus vaste.

Il y a le community manager, bien sûr. Mais aussi l’attaché de presse, qui défend l’image d’une marque auprès des journalistes. Le chargé de communication interne, qui fait circuler l’information pour que chacun se sente embarqué. Le responsable événementiel, qui donne vie à un lancement ou à un salon. Le graphiste et le rédacteur, qui donnent une forme et des mots aux idées. Le spécialiste du référencement, qui aide un site à être trouvé. Celui qui gère la communication de crise quand tout s’enflamme. Et celle ou celui qui garde le cap de l’ensemble.
Tous partagent le même paradoxe : quand la communication fonctionne, elle se fait oublier. Quand elle échoue, tout le monde la remarque.
Ce sont des métiers de l’ombre, mais ils apportent beaucoup de lumière. Ce sont eux qui font briller une marque, une idée, un événement, souvent sans que leur nom apparaisse nulle part. Et c’est peut-être pour cela qu’il est si difficile de s’y sentir légitime : on n’existe vraiment qu’en cas d’erreur.
Quand le web s’en mêle
Trois mécanismes, très présents dans le digital, nourrissent le doute presque à notre insu.
1.Le tribunal des chiffres
Mentions « j’aime », vues, clics, taux d’ouverture, retombées presse : notre travail se mesure en direct. C’est précieux pour piloter une stratégie, mais cela devient vite un tribunal qui siège en permanence.
Le verdict tombe en quelques minutes, souvent sans contexte. Et la manière dont on l’interprète en dit long. Quand un contenu fonctionne, on murmure : « J’ai eu de la chance, l’algorithme m’a aidée. » Quand il échoue, on conclut : « C’est ma faute, je ne suis pas assez bonne. » Les succès viennent de l’extérieur, les échecs viennent de nous. C’est le cœur du syndrome de l’imposteur, en deux phrases.
Un chiffre seul ne raconte d’ailleurs qu’une partie de l’histoire. Un bon résultat pour une petite structure peut sembler modeste pour une grande. Pourtant, dans notre esprit, il finit par mesurer notre valeur, et non celle de notre travail.
2.Des algorithmes qui changent sans cesse

Imaginez un jeu dont les règles changeraient chaque matin, sans annonce et sans explication. Travailler avec les algorithmes des plateformes y ressemble beaucoup.Un format fonctionne, puis s’efface. Un outil devient indispensable, puis il est remplacé.
Alors on court. Pourquoi ce contenu a-t-il fonctionné et pas l’autre ? Personne ne le sait vraiment, pas même les experts. Il faut publier régulièrement, au bon moment, dans le bon format, et le moindre trou dans le planning ressemble à une faute. On apprend, on progresse, mais la ligne d’arrivée recule à mesure qu’on avance. Comment se sentir « à jour » dans ces conditions ?
3.La comparaison qui trompe
Chaque jour, on voit défiler sur les réseaux les réussites des autres : une campagne qui cartonne, une belle annonce, un visuel parfait. Et sans s’en rendre compte, on se compare.
Le problème, c’est que cette comparaison n’est pas équitable. Pour son propre travail, on connaît tout : les brouillons, les hésitations, les erreurs corrigées à la dernière minute. Ce sont les coulisses. Pour le travail des autres, on ne voit que le résultat final, celui qu’ils ont choisi de montrer. C’est la vitrine. On compare donc ses coulisses à la vitrine des autres.
Résultat : on a l’impression que tout le monde réussit facilement, sauf soi. Cette impression est renforcée par la pression de l’image : dans ce métier, il faut se montrer prouver ce qu’on sait faire, sans jamais se tromper. Difficile alors d’oser prendre la parole quand on pense que tous les autres sont meilleurs.
Le prix du doute : le silence
Ces trois mécanismes mènent au même endroit.
On garde l’idée audacieuse pour soi. On n’ose pas se proposer pour un projet. Un message est relu dix fois avant d’être envoyé. Ou l’on fait l’inverse : on travaille trop, on ne délègue rien, on ne s’accorde aucun repos, pour « mériter » sa place.
Le paradoxe est cruel : ceux dont le métier consiste à donner la parole aux autres peinent parfois à prendre la leur.
Et si vous n’êtes pas dans la communication ?
Vous êtes manager, étudiant, client, collègue d’un communicant ? Cet article vous concerne aussi.
Une phrase comme « ce n’est pas un vrai métier » ou « tout le monde pourrait le faire » peut peser lourd. À l’inverse, un simple « merci, cela nous a vraiment aidés » peut changer une journée. Et si vous avez déjà douté de votre place, quel que soit votre métier, vous connaissez ce sentiment. La communication n’en a pas l’exclusivité, elle lui offre seulement un terrain favorable.
Retrouver sa légitimité
Garder des preuves:Un message de remerciement, une campagne réussie, un progrès : on les note. Le cerveau retient mieux les échecs que les réussites, il faut donc lui fournir de quoi contredire le doute.
Lire ses chiffres avec recul: On se compare à ses propres objectifs et à son propre parcours, pas à ceux des autres. Un chiffre est une information, pas un jugement.
Changer sa façon de se parler: Quand une réussite est méritée, on ose dire « j’ai fait les bons choix » plutôt que « j’ai eu de la chance ». Ce n’est pas de l’orgueil, c’est de l’honnêteté.
Oser proposer quand même: Une idée n’a pas besoin d’être parfaite pour être partagée. Elle a besoin d’être dite pour être améliorée. Le plus souvent, ce qu’on croit « ridicule » ouvre la discussion.
Expliquer son métier: Montrer concrètement ce que la communication apporte : un client gagné, une équipe mieux informée, une crise évitée. Un métier bien expliqué est mieux respecté, et celui qui l’exerce plus serein.
En parler: Le doute se nourrit du silence. Dès qu’on s’en ouvre à un collègue ou à d’autres professionnels, on découvre que les autres le ressentent aussi. Le soulagement est souvent immédiat.
Rester authentique
Gagner en légitimité est une chose. Rester authentique en est une autre.
Montrer les coulisses:Un essai raté, un apprentissage, une hésitation : cela ne retire rien à la crédibilité. Le public se méfie de plus en plus des images trop lisses.
Parler avec ses propres mots: Inutile d’imiter les grandes figures du secteur. Un parcours différent n’est pas un défaut, c’est ce qui rend reconnaissable.
Accepter l’imperfection: Un projet terminé et perfectible enseigne davantage qu’un projet parfait qui dort dans un tiroir.
Choisir ses propres critères:Qu’est-ce qui compte vraiment ? L’impact, la qualité d’un échange, la clarté d’un message ? Les statistiques d’une plateforme ne doivent pas décider seules de la valeur d’un travail.
Se protéger de la comparaison: Suivre moins de comptes, couper des notifications, limiter le temps passé à se comparer. Ce n’est pas de la faiblesse, c’est de l’hygiène.
Le doute : boussole ou frein ?
L’objectif n’est pas de ne plus jamais douter. Un peu de doute pousse à vérifier, à écouter son public, à faire mieux. Beaucoup de très bons communicants sont d’abord des personnes qui se posent des questions.
Tout dépend de la place qu’on lui laisse. Un doute qui guide est une boussole. Un doute qui bloque est un frein.
Bien plus que des flyers
Le syndrome de l’imposteur ne prouve pas qu’on n’est pas à sa place. Il révèle plutôt qu’on s’exige beaucoup, dans un secteur qui multiplie les chiffres, les changements de règles et les comparaisons.
La bonne nouvelle, c’est que chacun de ces pièges peut être désamorcé : relativiser les chiffres, accepter que les règles changent, cesser de comparer ses coulisses aux vitrines des autres.
Alors, la prochaine fois qu’on vous dira que vous êtes « juste » celui ou celle qui fait des flyers, des publications ou des mails, rappelez-vous ceci : si l’on vous a choisi, c’est que vous apportez quelque chose de précieux. Derrière chaque marque qu’on aime, chaque message qui touche, chaque équipe qui avance dans la même direction, il y a des communicants. Des métiers de l’ombre qui apportent beaucoup de lumière. Et ils n’ont rien d’imposteurs.
