On n’a jamais eu autant de choses à voir, à lire, à écouter, à acheter et à consommer. Mais paradoxalement, cette abondance de contenus sur les réseaux sociaux peut modifier notre rapport à l’ennui, en particulier chez les jeunes générations.

En apparence, cela parait incompatible avec notre quotidien. Notre téléphone nous a donné l’accès au monde entier. Il suffit de quelques secondes pour trouver quelque chose à faire : regarder des vidéos, jouer aux jeux vidéo, discuter avec nos amis, commander quelque chose ou découvrir une nouvelle série. Nous avons accès à une quantité infinie de contenus et d’activités. Mais paradoxalement, cette abondance peut modifier notre rapport à l’ennui.

Habitués à pouvoir obtenir une stimulation immédiate n’importe où, nous avons davantage de mal à accepter les moments où rien ne se passe. C’est peut-être le moment de prendre du recul sur ton téléphone et de redonner une place à des activités plus concrètes…


Aujourd’hui, impossible de ne rien avoir à faire ?

Quand on s’ennuie, notre main cherche automatiquement notre téléphone. Les réseaux sociaux sont devenus une réponse automatique quand on estime ne rien avoir à faire. Mais pourquoi, même après des heures de scroll, cette sensation d’ennui persiste-t-elle ? Peut-être parce que le problème n’est plus vraiment de ne rien avoir à faire, mais de ne plus savoir quoi faire lorsque notre téléphone ne nous stimule pas.

En effet, il y a quelques décennies, s’ennuyer signifiait objectivement ne rien avoir à faire, se retrouver face à un temps banalisé. Aujourd’hui, cette situation paraît presque difficile à imaginer. Notre téléphone nous accompagne partout et nous donne accès, en permanence, à des milliers de possibilités (dans les transports, au restaurant, sur le canapé et, pour beaucoup, dès le réveil et juste avant de dormir).

Google peut nous apprendre tout et n’importe quoi en quelques secondes. YouTube peut nous proposer des tutoriels sur pratiquement tous les sujets. Et les réseaux sociaux nous permettent de suivre l’actualité, nos proches, des créateurs, des marques et même des inconnus.

Et si aucune de ces options ne t’intéresse, il suffit de défiler. C’est justement ce qui rend notre époque si particulière, car nous avons constamment quelque chose à disposition pour remplir les moments de vide.

L’autre côté du problème

Néanmoins, cela ne signifie pas forcément que nous sommes réellement occupés. Nous pouvons passer des heures sur Internet pour finalement avoir cette impression étrange de ne rien avoir fait.

C’est là tout le paradoxe.

Réseaux sociaux

Une analyse publiée en 2024 dans Communications Psychology propose plusieurs explications. Selon les auteurs, les médias numériques pourraient diviser notre attention, réduire la satisfaction, augmenter notre besoin de stimulation et rendre certaines activités moins engageantes. Ils soulignent que passer rapidement d’un contenu à l’autre augmente l’ennui.

On comprend alors qu’on utilise beaucoup son téléphone car on s’ennuie, mais que l’utilisation que l’on en fait peut en réalité nous empêcher de véritablement sortir de cet ennui. Il y a une différence entre ouvrir YouTube pour regarder une vidéo précise et ouvrir TikTok simplement parce qu’on ne sait pas quoi faire.

Dans le premier cas, on choisit une activité. Dans le second, on cherche une activité. Et cette nuance est importante. Parce que lorsqu’on cherche constamment quelque chose à faire comme si nous n’avions rien d’autres à côté.

Quand tout doit être intéressant immédiatement

Imagine deux situations :

Dans la première, tu es sur Tiktok et tu es capable d’évaluer en 2 secondes si le contenu t’intéresse ou non. Si ça ne te plaît pas, tu passes immédiatement à la suivante.

Dans la deuxième, tu commences un livre. Les premières pages t’intéressent moyennement. Tu continues quand même. Après quelques chapitres, tu commences à vraiment entrer dans l’histoire.

La différence, c’est que dans le premier cas, la stimulation est immédiate. Dans le second, elle demande un peu de patience.

Or, lorsque nous sommes habitués à passer très rapidement d’un contenu à l’autre, certaines activités peuvent sembler beaucoup moins stimulantes. Le silence et les temps morts peuvent sembler beaucoup plus compliqués à supporter. Regarder un film sans toucher à son téléphone est difficile. Marcher sans écouter de podcast ou de musique peut être désagréable, ou donner l’impression de perdre du temps. Attendre quelques minutes sans rien faire peut devenir inconfortable.

Cette étude suggère justement que l’exposition constante à des circuits court de dopamine, augmente le niveau de stimulation que nous attendons d’une activité.

D’après les observations recueillies auprès d’un psychologue et chargé de communication, le téléphone consomme en réalité très peu d’énergie cognitive.

« Les réseaux sociaux, c’est la nouvelle télévision, mais en version interactive et infinie. »

Loïs KERROUCHE – Psychologue du travail & Chargé de communication

Le piège réside précisément là. L’ennui apparait parce que l’activité numérique ne nourrit pas cognitivement ton besoin d’accomplissement personnel. Comme scroller ne demande aucun effort intellectuel majeur, ton cerveau s’y réfugie machinalement lorsqu’il est fatigué. Mais de ce fait, il ne se recharge pas. Il s’épuise doucement à petit feu, se retrouvant totalement incapable d’allouer de l’énergie à d’autres activités plus constructives ou exigeantes.

Quand les réseaux sociaux s’autodétruisent

La standardisation des contenus est aussi l’une des causes majeures de cet ennui provoqué par le numérique. À force d’analyser en temps réel ce qui fonctionne, ce qui cartonne et ce qui génère de l’engagement, les créateurs, les agences, les marques et les algorithmes se dirigent tous vers les mêmes recettes.

Exemples de la standardisation des contenus sur les réseaux sociaux

Les formats se ressemblent, les codes visuels sont uniformes, et les sujets polarisants ou aguicheurs dictent les tendances. L’originalité s’efface peu à peu au profit de la rentabilité d’audience pure. Cette homogénéisation des contenus a d’ailleurs tendance à s’accélérer massivement avec l’omniprésence de l’IA…

Tout se ressemble, partout, tout le temps. Et face à ces flux prévisible, ton cerveau sature et décroche. C’est ce qui explique en grande partie cette sensation de lassitude ou d’ennui profond que tu ressens après une longue session de scroll. On consomme énormément de contenus, mais on ne retient rien, parce que plus rien ne surprend notre esprit.

Ton attention est un produit

Le sujet de l’ennui est une mine d’or pour ceux qui cherchent à capter notre attention. Dans un marché où l’offre surpasse la demande sur beaucoup de sujets, le véritable enjeu n’est plus l’argent, c’est notre temps d’attention disponible. Les plateformes et les marques ont intérêt à ce que nous restions le plus longtemps possible sur leurs contenus.

Plus nous regardons de contenus, plus nous sommes exposés à des publicités et plus les plateformes peuvent comprendre nos préférences. C’est notamment pour cela que les contenus sont recommandés de manière personnalisée. L’algorithme cherche à comprendre ce qui retient ton attention. Tu n’as même plus besoin de chercher quelque chose à regarder. Les plateformes le font pour toi.

Le défilement infini, les notifications, les recommandations personnalisées ou encore la lecture automatique ne sont pas de simples détails d’interface. Ils participent à une expérience pensée pour rendre la consommation de contenu la plus addictive possible.

Cela est directement lié au marketing de l’attention. Dans un environnement où nous sommes sollicités de toutes parts, l’enjeu n’est plus seulement de nous vendre quelque chose, mais d’abord de réussir à capter notre regard. 6 secondes est le temps dont disposent les marques pour convaincre un utilisateur. Et elles ont carte blanche pour réussir à se démarquer. Car des utilisateurs qui « s’ennuient » sont vus comme réceptifs et peuvent être de potentiels clients pour tout. 

La phobie de louper quelque chose

Cette abondance permanente génère un effet pervers bien documenté en psychologie : le Fear Of Missing Out.

En marketing et en psychologie, on sait depuis longtemps que trop de choix tue le choix.

« C’est comme si on vous jetait au milieu d’un océan de choix infinis. Dès que vous décidez de nager vers une direction précise, l’angoisse s’installe car vous avez conscience que vous ratez tout ce qui se passe ailleurs. »

Loïs KERROUCHE – Psychologue du travail & Chargé de communication

Cette surcharge de choix paralyse. On ne sait plus s’engager, car choisir, c’est renoncer. La distraction qu’offre les réseaux sociaux est la solution express de cette peur. On préfère rester immobile et passif. Mais c’est précisément ce schéma comportemental, ancré par des années de consommation excessive des réseaux sociaux, qui explique pourquoi nous galérons autant aujourd’hui à passer à l’action dans le monde réel.

Hors de notre téléphone, s’engager dans une activité extérieure (comme commencer un livre, aller courir, se lancer dans un projet créatif ou simplement de sortir sans but précis), demande un véritable engagement mental. Cela demande de s’investir dans une seule direction à la fois, sans bouton « suivant » pour passer à autre chose si l’ennui pointe le bout de son nez après trois minutes.

« Mais retenez bien qu’il vaut mieux faire quelque chose et voir qu’on aime pas, plutôt que de ne rien faire. »

Loïs KERROUCHE – Psychologue du travail & Chargé de communication

La culpabilité de ne rien faire

Pourquoi tu te sens aussi coupable et insatisfait après avoir passé deux heures sur ton téléphone sans t’en rendre compte ? La réponse se trouve du côté de la théorie du flow. Le flow s’atteint lorsque nous sommes pleinement absorbés par une activité où l’effort fourni est en parfaite adéquation avec nos compétences.

Quand vous lisez un roman, que vous cuisinez, jouez d’un instrument de musique, dessinez ou pratiquez un sport, vous fournissez un effort. En contrepartie, vous obtenez un retour concret de cet effort. Ce n’est pas forcément de tout repos, mais la satisfaction retirée est réelle, profonde et durable.

À l’inverse, ton téléphone ne demande aucun effort. Il procure une gratification immédiate mais parfaitement vide. La culpabilité et l’ennui lancinant que l’on ressent après coup proviennent précisément de ce déséquilibre, car ton cerveau comprend qu’il n’a rien produit.

On assiste ainsi à un véritable problème générationnel. Nous sommes collectivement perdus, non pas par manque d’intelligence ou de curiosité, mais parce que nous avons trop de choix, et que nous avons désappris à tolérer la frustration, le silence et l’effort nécessaire à l’apprentissage ou à la création.

Et si on essayait vraiment de s’occuper ?

Un jeune qui se détourne de son téléphone

La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas nécessaire de jeter ton téléphone par la fenêtre. Cela reste un outil de lien social indispensable à notre époque, une formidable ouverture sur le monde, un instrument de travail et un divertissement légitime lorsqu’il est utilisé de manière consciente et maîtrisée. L’objectif est plutôt de retrouver ta liberté fondamentale de choisir ce que tu fais de ton temps, plutôt que de le subir passivement.

Créer au lieu de consommer.

L’objectif de cet article n’est pas de te faire une liste de tout ce que tu pourrais faire à la place de regarder ton téléphone. Après tout, chacun a ses propres envies, ses habitudes et sa manière de profiter de son temps libre.

L’importance est de prendre du recul sur l’utilisation parfois démesuré que l’on peut avoir avec lui, et de se rendre compte de ce que l’on peut faire sans écran (et les possibilités sont nombreuses).

Demande-toi ce que tu aurais envie de faire si Internet n’existait pas.

  • Bouger
  • Voir du monde
  • Sortir sans raisons particulières
  • Reprendre une activité que tu as abandonné…

À noter que sport et réseaux sociaux ne sont pas forcément incompatibles, car ces derniers peuvent aussi devenir une véritable source de motivation.

Laisser place à l’ennui

Peut-être que cette prise de conscience donnera simplement envie à certains de poser leur téléphone un peu plus souvent, de regarder ce qui se passe autour d’eux ou de consacrer leur temps à quelque chose de plus tangible.

En effet, dans un monde où les marques, les plateformes et les créateurs de contenu se battent en permanence pour quelques secondes de notre attention, savoir s’ennuyer pourrait presque devenir un acte de résistance. Car s’ennuyer n’est pas forcément une mauvaise chose.

Quand rien ne vient immédiatement capter notre attention, notre cerveau dispose de davantage d’espace pour penser, observer, imaginer ou simplement laisser vagabonder ses idées. C’est souvent dans ces moments que peuvent apparaître des idées auxquelles on n’aurait pas pensé devant un écran. Finalement, le problème n’est peut-être pas de s’ennuyer, mais de ne jamais laisser le temps à l’ennui de nous mener quelque part…

Alors, la prochaine fois que tu penses « je m’ennuie », avant d’ouvrir TikTok, pose-toi simplement une question : « Est-ce que je m’ennuie vraiment… ou est-ce que je ne sais simplement plus quoi faire sans mon téléphone ? »

La réponse pourrait te donner quelques idées.

Et surtout… ne panique pas si tu t’ennuies. C’est surement le signe que tu arrives à te déconnecter.


Sources

Tam, K. Y. Y., & Inzlicht, M. (2024). People are increasingly bored in our digital age. Communications Psychology, 2(1), 106.

Psychology Today. (s. d.). Flow.

Sullivan, A. (2023, August 23). FOMO is real: How the fear of missing out affects your health. Cleveland Clinic.

Camerini, A.-L., Morlino, S., & Marciano, L. (2023). Boredom and digital media use: A systematic review and meta-analysis. Computers in Human Behavior Reports, 12, 100313.

Poénou, O. (2025, 11 avril). Marketing de l’attention : Comment capter l’œil du consommateur ? Klox.

Malaison, C. (2025, 29 avril). 6 secondes pour convaincre : prêts pour le marketing de l’attention ? ExoB2B


Sabrina BITAT, M2 Marketing et Communication – IAE BORDEAUX (promotion 2026-2027)